Devenir français.

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Je ne suis personne, une âme qui saigne, anonyme, dans la foule d’un peuple debout. Cet immense peuple français qui a ému le monde, peuple blessé mais solidaire. Fragile, il s’est levé comme nous n’imaginions pas qu’il fusse encore capable de se lever, pour ses valeurs, pour la République.

 

 

Je ne suis personne, mais j’ai reçu l’information d’un massacre, d’un assassinat terroriste visant les rédacteurs de Charlie Hebdo, des gens avec un cœur un peu trop grand, soldats de la liberté armés de stylos, noircissant le papier d’humour et d’insolence. Insolente liberté, arme volage de l’esprit. Un sang d’encre a coulé. Le déroulement de mon existence s’est interrompu, une déchirure profonde a suspendu le temps, un choc. Un vertige, des tremblements, des larmes irrépressibles qui coulent sur un visage qui tente d’imiter la neutralité dans un lieu où s’activait une foule ignorant visiblement le drame et parlant indifféremment de choses superficielles. L’envie de crier au milieu de cette foule, de se mordre pour ne pas s’effondrer. Hurler pour ne pas frapper les murs, pour évacuer l’énergie de la colère, pour faire respirer une souffrance qui étouffe.  Comme une déflagration qui met une distance avec le monde, celle de l’irréel. Une âme en larmes de sang.

On venait d’arracher à la vie, à la France, les esprits libres de Charlie. On venait d’attaquer la France en son cœur, et plus essentiellement même : dans son âme. On venait de tirer une balle dans la tête de Marianne. Le bonnet phrygien s’imprégnait du sang de la liberté qui pleurait à la surface du visage de la France. Les yeux rouges, les dents serrées, il fallait tenir sur ses deux jambes et ne pas vaciller, ne pas donner trop de pouvoir sur moi à ces salauds.

Avec cette attaque je me sentais touchée en substance, poignardée à l’âme, car chaque républicain porte la République en lui, et quand elle est attaquée il est blessé, et quand il se relève face à la terreur qu’on voudrait lui inspirer il l’élève elle. La République est vivante, en nous : nous sommes la République, nous sommes la France.

Charlie, en figure de proue de la liberté d’expression, est tombé. Nous n’avions jamais vu de crayons avec de si grosses couilles. Ils osaient penser, et avoir de l’humour avec toutes les confessions, ils ne s’épargnaient pas de rire des plus dangereuses pour leur sécurité et pour leurs vies. On a massacré Charlie. Douze, cet acharnement qu’il faut dans l’esprit pour tuer douze personnes, innocents et à terre. Cette cruauté lâche et minable. Cette indigne bêtise.
Vous ne pourrez pas tuer la liberté d’expression, vous ne pourrez pas empêcher les caricatures et les dessins de Mahomet, jamais. Votre stupidité et votre haine n’aura jamais raison de notre liberté. Vos fusils ne vaincront jamais nos plumes. Nous sommes un peuple libre, si vous tuez nos héros, ceux-là qui se distinguent par leur courage pour défendre nos valeurs jusqu’au bout, alors vous verrez tout un peuple se lever. Et il s’est levé.
Vous pourrez toujours massacrer nos talents, nos insolents, nos humoristes et nos courageux jusqu’au dernier ; il en naîtra inlassablement de nouveaux.
Chez nous, le chant des partisans résonne : « Ami si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place ».
Pour achever la France, pour réduire notre République à néant, il faudrait nous massacrer jusqu’au dernier, il ne faudrait pas oublier un seul républicain. Car la République survit en nous. C’est une République d’amour et de liberté, dans laquelle les français de confession musulmane ont toute leur place, au même titre que les français de confession juive, car c’est au titre de républicains, laïques et fraternels que nous sommes unis. La France reconnaît les hommes qui partagent ses valeurs, pas leurs cultes. La république ne tolère aucun intégrisme, les intégrismes se revendiquant de religions salissent ces dernières et les insultent, ils trainent leurs Dieux dans la haine et le sang. Ils abaissent l’être humain à ses vices les plus bas par leurs actes, et veulent abaisser l’humanité à la terreur et à la soumission. Mais notre laïcité permet à la République de rassembler sur l’essentiel, sur ce qu’il y a de commun. Quel que soit ton culte, ta croyance intime, tu es républicain parmi les républicains et tu partages la liberté, l’égalité et la fraternité avec l’ensemble des français.
Les intégristes islamistes ont bien plus à voir avec Anders Behring Breivik qu’avec les musulmans. Les intégrismes se ressemblent, cette même bêtise, ce même extrême aveuglement idéologique. Cette aliénation du mal, qui discipline la haine et les vices ; qui fait de l’homme une machine à terrorisme.
C’est une attaque politique et idéologique, cela n’a rien à voir avec la religion. Il y a des gens qui voudraient nous faire croire que les hommes des différentes confessions, ou athées ne peuvent pas vivre ensemble, qu’il doit y avoir une domination absolue d’un dogme qui devrait s’imposer à tous les autres, que la guerre doit avoir lieu jusqu’à ce que les différences soient anéanties et que le monde soit uniforme et soumis. La réponse doit donc être politique. Nous seront insoumis et nos différences seront des richesses au profit de ce qui nous rassemble. Nous seront un. Ils ont parié sur la faiblesse de la France, sur nos divisions, sur notre abandon démocratique. Et nous étions faibles, et nous le sommes toujours. Il ne faut pas se laisser aveugler par les larmes mais construire ce qui sera notre force demain.

Je ne veux pas haïr ces assassins, je les plains. Je les plains de ne pas avoir eu la chance d’être sauvé de ce cercle vicieux qui les a emmené vers le pire. Ils sont responsables individuellement d’avoir fait ces choix. Ils sont victimes également d’un contexte et de failles de notre République qui ont permis en son sein de laisser se développer une gangrène inqualifiable, qui de l’origine sociale défavorisée, à l’appartenance ethnique qui exclue, en passant par le système pénitencier qui radicalise les plus influençables des égarés, nous met collectivement en danger. La République a abandonné des territoires, n’a pas su intégrer des populations, n’a surtout pas réussi à porter suffisamment haut ses valeurs pour que chacun puisse s’y identifier et grandisse sous le rayonnement de ses idées.
Nous n’avons pas sauvé Charlie, parce que nous n’avons pas su préserver dans notre République le droit à la liberté d’expression sans danger. Les assassins sont français, ils ont grandit dans notre pays et ont sombré dans l’obscurantisme entre nos murs. Nous avons cette responsabilité là, collectivement, de nous demander pourquoi. Et surtout d’agir, pour sauver nos valeurs et notre République.

Il est inutile d’essayer de compter combien de personnes se sont levées pour marcher dimanche, nous étions un. Un peuple. Un peuple uni pour pleurer ses morts, mais surtout pour célébrer la République et ses valeurs, pour montrer sa joie et sa fraternité, pour dépasser la peur et envoyer au monde un message : vouloir enterrer la liberté, c’est ignorer que c’est une graine. La France est debout, elle est faite de ce qui rassemble tous les français : la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. La République se fout de ta confession, elle t’accueille en tant que français que tu crois en Allah en Dieu ou en personne.
La laïcité n’est ni une tolérance (« il y a des maisons pour ça » Clémenceau), ni une neutralité (« il n’y a que le néant qui soit neutre » Jaurès), c’est une force et un droit de penser librement par soi même, de croire ou de ne pas croire, mais d’appartenir à la République avant tout. Nous croyons en nous, ce Nous qui a prouvé qu’il existe face à cette attaque, ce Nous qu’on imaginait pas si vivant, ce Nous qu’il faut aujourd’hui construire.
Il est temps de sécher ses larmes, l’émotion paralyse la pensée et la capacité à l’indignation ne doit pas rester stérile. Il ne faut pas oublier que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » Arendt. C’est une épreuve complexe à laquelle notre République doit faire face, et à laquelle nous devons tous faire face, car le basculement vers la haine, vers la facilité, la division, l’intérêt et la lâcheté est rapide.
Ce qui peut vaincre l’obscurantisme, ce n’est ni une France qui pleure, ni une France qui a peur, mais des français qui créent, qui pensent, qui inventent, qui questionnement le monde et qui agissent ensemble : une France qui fait preuve d’imagination.
N’avez-vous pas vu ce cercle vertueux de la création, ces dessins talentueux qui ont inondé internet et les réseaux sociaux ? N’avez-vous pas senti la bienveillance des regards des marcheurs dimanche ? L’intelligence c’est de dépasser les bons sentiments et la bien-pensance pavlovienne qui interdit de penser les véritables dangers. C’est de conserver la vertu d’une belle âme tout en affrontant l’obscurantisme et le noir dans tous ses aspects. Ne pas s’aveugler d’amour pour finir une balle dans la tête.
Il y a un piège dans ce terrorisme, c’est qu’après l’émotion solidaire, après l’émulsion d’amour et de larmes spontanées, viennent les divisions, les raisonnements courts, les bas instincts, et plus exactement qu’ils reviennent car ils étaient bien la ces réflexes négatifs et ils le seront toujours lorsque l’émotion sera retombée, et nous devons éviter ce piège. Qu’il nous entraine à creuser le fossé de la haine, que certains français en viennent à penser que le coupable derrière cet intégrisme, c’est le musulman. Et nous pouvons observer déjà l’imbécilité de nos concitoyens qui attaquent des lieux de culte ou des musulmans en réaction à cet évènement. Ces pauvres idiots doivent être raisonnés, nous devons donner la parole aux français de confession musulmane pour faire comprendre aux petits esprits que cette religion n’est pas un danger et que les croyants sont des républicains, tout comme eux.

Pour vaincre le poison de la peur, répondons par le courage, individuellement et collectivement. Répondons à ce qui voudrait nous diviser par la fraternité.
Ensemble, il nous faut refonder la République, car on ne peut la laisser dans l’état où nous l’avons trouvée à la veille du 7 janvier. Il nous faut une école digne et forte, une égalité réelle, une revalorisation de la culture dans ce temple idéologique de l’ignorance qu’est devenue notre société, c’est également respecter le savoir, et cultiver la curiosité, c’est changer la prison qui ne rempli pas son rôle aujourd’hui. Une conscience collective que ce qui nous rassemble sous le même drapeau est plus fort que nos particularismes et nos intérêts. Il faut faire le sacrifice du particulier et de l’intérêt personnel au profit de ce Nous qui s’est levé. Nos singularités seront alors des richesses qui viendront enrichir le commun et non l’abîmer.
Notre identité est belle, elle est forte, et on regarde la France aujourd’hui, nous avons le devoir de montrer l’exemple. Dans un monde où l’idéologie de l’intérêt domine, où l’égoïsme et la bêtise triomphent trop souvent, nous devons illustrer le courage et la force du commun, de la solidarité et de la puissance infinie de la synergie.

Je voudrais souligner ici le génie de Luz, qui transcende la douleur avec courage. Ce dessin qui à la une de Charlie vient tout dire de la grandeur d’âme que nous pouvons prendre en exemple. C’est le courage de persister dans le droit à s’exprimer librement, celui de ne pas céder à la peur, en faisant une nouvelle caricature du prophète. C’est l’intelligence de ne pas condamner une religions à cause des intégristes qui s’en revendiquent. Car ce pardon, c’est celui de Charlie à ceux qui l’ont massacré, mais aussi celui du prophète qui pardonne Charlie de le caricaturer. C’est un message d’intelligence et d’apaisement, il n’y a personne à venger, au nom de qui que ce soit : tout est pardonné. C’est aussi faire triompher l’humour des larmes, en dessinant une bite, encore.
Luz est un exemple, de courage, de combativité, de force d’âme, d’intelligence et d’humour. Il est à la hauteur de la mobilisation immense qui scandait « je suis Charlie ».

Nous sommes Charlie. Il s’agit maintenant de faire mieux et de dire : nous sommes français. Charlie, c’est le symbole de ce qu’on a attaqué de la France : ses valeurs fondamentales. Il faut donc se lever et après avoir exprimé notre blessure collective, montrer ce qui nous rassemble, faire la République vivante, à l’unisson de nos cœurs. Être français, c’est être un peuple qui sait être uni dans d’autres circonstances que dans la douleur.

« Dans tous les cas, il faut toujours combattre même avec un désavantage marqué ; car il faut mieux tenter la fortune, qui, après tout, peut être favorable, que d’attendre par irrésolution une ruine certaine » Machiavel

Nous devons combattre, et ne jamais se lasser de faire la République et la démocratie car les valeurs de la France, la liberté, l’égalité la fraternité et la laïcité ne sont pas acquises. La République ne sera jamais un acquis mais toujours un absolu en mouvement qu’il faut tendre à atteindre. Ces valeurs n’existent que si nous ne cessons jamais de les défendre et de les éprouver, c’est un combat permanent sur la résignation et le relâchement, sur l’abandon et le désengagement. Toute lâcheté est un triomphe des basses passions et un abandon aux vices, et c’est la ruine de la France. Être républicain est un effort de chaque jour, comme un entraînement sportif le serait pour le corps, c’est une discipline de l’âme. Il faut toujours exercer son esprit critique, s’engager pour ce qui est juste, défendre ce qui nous est commun.

Je vous propose l’intolérance à ce qui nous attaque dans ce que nous sommes, à la République, ce qui va de concert avec un profond respect de la différence, et des singularités qui ont leurs droits mais s’effacent devant le collectif. C’est, au delà des lois, un principe moral.
La France sans la République c’est comme faire l’amour sans sentiments. C’est quand même mieux quand ça a une âme.

Nous avons l’idéal, il persiste encore parfois dans quelque beaux discours, mais il faut faire le réel. Il faut incarner la France au delà de l’émotion. Nous n’aurions pas du avoir besoin de ce drame pour nous rendre compte que nous sommes un peuple, et que l’humanité signifie quelque chose. Il faut devenir la France.
La culture et l’éducation lutteront contre la haine et la violence des uns et l’émotion stérile des autres.
Nous ne pouvons échapper à une introspection collective, sur notre identité républicaine, sur l’école, et sur les zones abandonnées de la République.
Le poing levé: « il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience », et nous venons de prendre conscience. La révolution spirituelle doit avoir lieu, il manque une spiritualité effective à cette République, que chacun puisse porter devant sa confession ou son athéisme. Et il manque une incarnation démocratique à cette ambition.

Faisons naître de ces graines de liberté qu’ils ont voulu enterrer un arbre aux racines puissantes, au feuillage dense, à la sève savoureuse et au parfum frais et fleuri. L’aura boisée pénètre en vous et y dépose la force de combattre. Dans les plus obscurs recoins du monde, dans la plus absolue des solitude, vous appartenez à l’humanité debout si vous la portez en vous. Vous appartenez à la République parce que vous êtes la République. Jamais seul au combat, jusqu’à la mort. Existons debout, car une vie à genoux est une mort à perpétuité.
La République vivante, viscéralement en nous, il faut la faire par l’action plutôt que par les discours. Il faut mettre la main à la patte et ne pas avoir peur des obstacles. Des institutions à l’âme de chacun, le chantier parait trop vaste, mais en partant du réel plutôt que de l’idéal, nous pourrons bâtir à mesure les contours objectifs d’une République plus forte.

Ils vont perdre leur combat, les intégristes. Ils l’ont déjà à moitié perdu car en voulant faire taire les caricaturistes en interdisant les dessins de leur prophète, ils ont engendré l’inverse : un déferlement de dessins du prophète, et une résonance mondiale à ceux des dessins pour lesquels ils ont péri. L’autocensure n’arrivera pas, Luz le prouve magnifiquement. Mais la réalité c’est que ce n’est pas une insulte à leur religion qu’ils auraient mal vécu, c’est que leur combat est politique, qu’ils veulent que les musulmans se fassent attaquer en occident pour qu’ils se révoltent contre nos sociétés, ils veulent créer le chaos en profitant de la bêtise des plus faibles qui feront l’amalgame, ou de la peur des hommes renfermés sur eux même, ils rêveraient d’un peuple français qui donne le pouvoir au Front-National. Bêtise contre bêtise, le combat serait plus simple pour eux. Nous ne leur feront pas ce cadeau.
Nous ne ferons pas la guerre, la seule armée que nous allons lever en France c’est celle des consciences, nous allons les éveiller et les éduquer à l’effort, pour ne pas sombrer dans l’obscurantisme ou le repli, pour porter haut le drapeau français, et faire de ce pays ce qu’il mérite, et ce que nous méritons, en montrant l’exemple au monde, d’une République où vivent ensemble des individus quelles que soient leurs confessions, sans communautarisme, par delà les particularismes.

Alors imprégnez vous de cette flamme des cierges que vous brûlez dans le deuil, cette flamme qui vacille et qui lutte c’est la fragilité de notre humanité qu’il faut sans cesse défendre, mais qui nous réchauffera et nous éclairera toujours si on l’entretient.
Il n’y a pas de repos pour les valeurs. Il faut résister.

La question étant politique, la réponse à apporter l’est nécessairement. Et après ce moment d’union national il va falloir trouver à gauche comment exprimer cette réponse. Pour moi, et c’était déjà le cas avant cette attaque, mais ça l’est encore plus aujourd’hui, c’est l’urgence d’imaginer une alternative au capitalisme. Le capitalisme qui en tant qu’idéologie flatte les vices des hommes et fait système avec eux. Qui comme économie creuse les inégalités et l’injustice de façon exponentielle. Qui étouffe les valeurs de la République car il est incompatible avec elles. Il s’agit donc de ne plus courber l’échine et de penser les solutions sans s’effrayer des obstacles et des dogmes. Mais ce devrait être l’objet d’un nouvel article…

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1 commentaire
  1. Nyantho a dit:

    Sympa la conclusion, il faut sortir du capitalisme. On peut dériver comme cela vers des idéologies qui ne seriane tpas forcément républicaines…

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