Pornographia : Tableaux dévastés

970946_10152850386820576_264020153_nLa Havane, ou ailleurs.
Pornographia, c’est la peinture des putains, à travers la crasse et la poésie des fulgurances, la beauté et le désir. Les pages sont souillées par des sensations, elles suintent le foutre et le soleil écrasant. Le style minutieux arrache le lecteur à son réel, et fasciné par la ville et les fragments humains qui la jonchent, le lecteur poursuit une quête entre attraction irrépressible et répulsion insoutenable.

Sa plume est une autopsie des ruelles comme des âmes, la précision dévastatrice fait de cette lecture une expérience, une épreuve même. On ne ressort pas indemne de ce livre, et on le ressent dans sa chair.
Je pense à Anticorps ; Antoine d’Agata nous immergeait entre quarte murs d’images torturées, des flous qui font vaciller, de la violence à la peur, la mort, la guerre, mais des éclats de vie. Un certain malaise cruel saisit doucement ou par gifles celui qui se perd dans le livre de Jean-Baptiste Del Amo ou devant les photos d’Antoine d’Agata.

Il n’y a pas de jugement, il y a des tableaux, c’est une véritable peinture ; un volcan de crasse aux irruptions de foutre, une errance hors du temps où aucun repère ne vous viendra en aide. Un malheur anesthésié du monde qui survit de ses propres sécrétions. Un cri, une perdition, de la réalité glauque et vorace qui prend à la gorge. Une force de vie dans une pulsion de mort, alanguie et étirée avec une exigence d’esthète comme une toile qui se ferait devant nous.

Aux premiers mots, on reconnaît le style. Celui, déjà de ses romans précédents « Une éducation libertine » et « le sel ». Aux premières pages, on comprend qu’il s’est affiné, précisé. La richesse pesante du vocabulaire complexe donne une puissance singulière aux descriptions. Il découpe avec une précision chirurgicale les existences douloureuses et l’inconscience qui les baigne. Il y a les rues, collantes de sueur, d’alcool, de fumée et de sperme ; du sang, de la poussière. La ville semble expier par tous ses pores le lourd fardeau de son existence.

Il y a du Rimbaud dans ce livre, on voit ressurgir « le dormeur du val » dans les traits d’un giton.
« Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Il y a du Baudelaire aussi, la décomposition d' »une charogne ».
« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons. »
« Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés! »

Il y a toutes ces évocations, et beaucoup d’autres choses. Il y a de l’horreur et de l’amour mélangés, rien de distinct si ce n’est l’intensité de tout. Il y a tout ce qu’il vous reste à découvrir en lisant également ce roman dont la saveur âcre peut vous perturber ; mais j’aime l’idée que vous ne resterez pas dans un confort neutre après ces quelques lignes, et que vous irez bousculer ce que vous êtes au contact d’un roman difficile et beau.

Et conclure avec ses mots : « Je ferais alors de moi un homme libre et dévasté. »

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